[Critique] « Fixeur » d’Adrian Sitaru

14 juin

 

 

Des pâtes, toutes simples pas perfectionnées...

Des pâtes, simples, loin d’être parfaites.

 

 Adrian Sitaru est un réalisateur très fin, il avait déjà réussi dans Picnic à nous plonger dans une histoire impossible qui en disait long sur les mœurs et les habitudes roumaines, avec peu de personnages, de décors. Ses films sont poignants et à défaut d’avoir de gros moyens, il ont quelque chose du « cinéma débrouille », magnifique avec Asghar Farhadi en Iran, avec d’autres cinéastes roumains du moment, Cristian Mungiu en tête. Désargenté mais malin, c’est par les dialogues abondants, par les silences et les bruits de la ville mais aussi par l’envie de montrer, à travers des situations apparemment anodines, un quotidien et un pays qu’il tisse une toile dans laquelle on est volontiers pris au piège, dans un effet proche de celui du thriller.

 Ici, on est d’abord à Bucarest, que l’on avait quittée cosmopolite et mélancolique dans Toni Erdmann, puis à Cluj-Napoca et enfin à Bistrița et sa campagne, ses routes bucoliques. Et pour un français, ça reste le trou du cul du monde, comme le pense le journaliste sans vergogne, venu pour filmer une jeune femme qui se prostituait il y a peu à Paris. Pour d’autres, c’est un quotidien qu’il faut fuir pour gagner sa vie. Fixeur, c’est l’histoire de la morale et de son évolution entre deux pays, entre deux extrémités de l’Europe, l’amitié éternelle qui lie la France et la Roumanie est peut-être aussi basée sur l’exploitation.

 Au cœur, il y a la jeunesse roumaine, que l’on envoie dans la capitale de son ami francophone faire le plus vieux métier du monde, et qui n’a que faire des anciennes relations diplomatiques, et autour, il y a le quotidien, l’Église orthodoxe comme un rempart aux journalistes trop insistants, les jeunes sur la place du village qui veillent et qui procurent des sensations low cost aux français venus quémander des infos croustillantes. Là où ça devient intéressant, c’est quand on apprend que les enquêteurs aux noms italiens et polonais se sont intégrés façon Bounty – noir dehors mais blanc dedans – au mode de vie de leur pays d’adoption au point d’en devenir des porte-paroles, des images d’Épinal ambulantes, arrogance au poing (superbe performance de Mehdi Nebbou qui, en reporter star tout droit sorti d’un Enquête spéciale, exclusive et interdite, en fait des tonnes avec quelques répliques inoubliables).

 Mais au-delà de la petite histoire, c’est aux idéaux qu’en appelle Sitaru : même si les prétextes sont quelquefois simples, comme la relation père-fils dans des compétitions de natation, ou les rencontres pas toujours creusées, comme  le face-à-face avec la mère de la très jeune prostituée, les questions qui traversent le film sont importantes et politiques, clairement. Que faire de l’Europe à plusieurs vitesses ? Pourquoi une langue est-elle plus importante qu’une autre ? Existe-t-il encore une morale journalistique ou même, plus largement, une morale ? Pourquoi une jeune femme dans une voiture seule avec un homme pense savoir ce qu’il veut ? Et pourquoi accumuler tous ces témoignages depuis tant de temps sans que rien ne change, quand l’un des buts du journalisme est de montrer à ceux qui ne savent pas et de faire prendre conscience ?

 Adrian Sitaru prend un risque admirable : il attaque le pays qui lui fournit de quoi faire ses films. Il fait dire au personnage français quelques atrocités noyées dans un océan de réflexions plus ou moins drôles, il le tourne en ridicule de façon assez poussée lors de scènes qui n’ont que cette utilité. Comment reconnaître une fille mineure quand on fait son marché de nuit ? Comment indiquer à un paysan de Transylvanie dans quel sens ranger son foin ?

 

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