[Critique] « Toni Erdmann » de Maren Ade

17 sept

 

Vous voyez qu'il faut aller voir ce film ! Pour la bien nommée Ingrid Bișu !!

Vous voyez qu’il faut aller voir ce film ! Pour la bien nommée Ingrid Bișu !!

 

 Maren Ade est ce que l’on appelle aujourd’hui de façon péjorative et agressive une bobo, c’est-à-dire qu’elle cherche à comprendre plutôt qu’à condamner. Originaire d’un pays riche de l’Europe, elle a le loisir de se poser des questions, ce qui devrait être un but universel en soi mais qui semble être une horreur pour ceux qui ont créé la case bourgeois-bohème, et c’est bien ce qu’elle fait dans ses longs-métrages. Dans Everyone else, elle nous parlait du couple, de son formatage, de ses passages obligés, de la contrainte économique et de la place à faire à l’excentricité, ce qui va à l’encontre du couple marié établi et de ses deux enfants et demi par foyer, heureux et fidèle. Ici, il est question de la place qu’occupe le travail dans nos vies, nos rêves, nos nuits. Il est à espérer que selon l’injonction à rester dans le rang, le fameux triptyque de Vichy, le prochain film de Maren Ade enfoncera un clou dans les âmes patriotiques.

 Toni Erdmann n’est pas drôle, il est amer. Il fait rire ceux qui voient le second degré partout et grimacer ceux qui sont trop sérieux, il est donc plutôt difficile d’accès. La réalisatrice essaie de distiller du rire et des larmes en même temps plutôt que de les alterner dans des scènes trop manichéennes, ce qui a pour effet de manquer la cible assez souvent, mais volontairement, et de faire germer en nous d’autres sentiments indicibles, entre deux. Entre la fille, la sérieuse pour un moment, et son père le gentil déjanté, il existe ce que chacun d’entre nous peut ressentir lorsqu’il est adulte et qu’il a réussi à briser le cordon : de la gêne au moment de choisir les sujets de discussion, une distance qui s’installe depuis que le vécu de chacun a permis une construction de soi au-delà de la famille, de ce qui est connu.

 Une des marottes de l’allemande aux manettes est ce parallèle entre deux Europe : dans Everyone else, l’action se passait dans une Sardaigne ensoleillée, insouciante, où des allemands venaient en vacances, où l’italien était la langue de la vie, de la nourriture, de la joie, alors qu’ici c’est en Roumanie que l’allemande vient faire des affaires, comme un colonialisme moderne, adapté sur ce vieux continent. Elle semble assurément vouloir le montrer lorsqu’elle nous emmène dans une maison chiche des alentours de Bucarest, et elle appuie le trait quand elle nous balade en voiture de constructions en chantiers perpétuels. À ce moment précis, une scène retient forcément notre attention : une remarque allemande formulée en Roumanie devient un ordre à demi-mot.

 Sous une fausse identité, le père essaie de se rapprocher de sa nouvelle fille, il a besoin de ce prétexte pour être neuf et recommencer à la connaître. Et ce n’est pas par lâcheté mais par amour qu’il adopte cette stratégie. Un amour qui déborde dans une scène au piano, sur du Whitney Houston, d’une naïveté immense : le karaoké et son côté désinhibant – mieux vaut cela que l’alcool – est enfin traité à la hauteur de son importance. Cependant, si le film est malin, le message est maladroit : « Oui ma fille tu as des gènes de ton père et oui, même si tu l’ignores, toi aussi tu es loufoque malgré que tu essayes d’être toi-même ». Mais il y a tellement d’autres enjeux dans ce film, comme se mettre à nu en se déshabillant, voir à l’œuvre les dessous de la mondialisation de la Roumanie, découvrir la légende bulgare du yéti à embrasser, qu’il faut passer outre et se laisser porter par ses joliesses, pas récompensées à Cannes certes. Mais quand on voit la liste des Palmes d’or, on se dit qu’il en est peut-être mieux ainsi.

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