[Critique] « La loi du marché » de Stéphane Brizé

26 mai

 

"Ginette vole des Danette, je répète"

« Ginette vole des Danette, je répète… ».

 

 Il y a quelque chose de naïf et d’un peu pompeux à appeler son film La loi du marché, sans appel. Ce que je vais vous montrer est la loi du marché, la dure réalité du monde du travail – tiens, un autre titre possible, voilà qui place la barre très haut. Il y a aussi quelque chose de noble à essayer de retranscrire le quotidien, les relations tendues entre les travailleurs d’un supermarché.

 L’ambition est donc louable, comme souvent chez Brizé, et le but recherché est en partie atteint. Dans Quelques heures de printemps, était posée la question de la fin de vie, et c’est la sociale qui est ici mise en avant. Pour autant, le film n’a aucune chance de convaincre un grand adepte de la secte FMI. Son ton léger, jamais provocant, les scènes qui s’enchaînent toujours vers le même but, les plaintes répétées de Thierry envers l’agent du Pôle Emploi ainsi que la subtilité omniprésente – Vincent Lindon n’arrive pas à se détendre, à allonger ses bras en dansant – sont autant d’éléments que détecteront les initiés mais que détesteront les non-convaincus par le cinéma d’auteur et ses codes.

 La brise est un vent léger qu’aucune perturbation ne pourrait atténuer. La distance entre l’homme politisé et le rôle que le seul acteur professionnel – Vincent Lindon évidemment – incarne est très intéressante. Il y a dans la société feutrée actuelle trop de choses inacceptables, même pour un homme qui n’est pas syndiqué ou qui n’a pas spécialement d’avis sur la vie des médias, trop souvent en vase clos. On lit même dans les yeux de Lindon – filmé de près, avec des moments de trop grande insistance, une trop grande confiance de la part du réalisateur – sa composition, sa mue en un homme banal. Comme dans son quotidien, il lui arrive de bégayer, on voit ses TOC et il porte la moustache, qu’Emmanuelle Devos – qui n’est pas dans le film – n’a pas vue pousser.

 Thierry n’est pas pauvre, il fait plutôt partie d’une classe moyenne qui a longtemps travaillé dans la même entreprise, dans laquelle on pensait pouvoir s’investir autrement qu’en stock-options. Et c’est plutôt du grand écart qu’impose notre société entre les uns et les autres dont souhaite parler ce film. À toucher les cuisses par terre. On se retrouve dans un monde tout sécuritaire, à devoir épier ses semblables aux caisses de sinistres supermarchés.

 L’intrusion dans la vie privée est le thème le plus récurrent : le plus triste à constater dans notre société est le manque de rébellion, la légitimité donnée au contrôle de nos goûts, de nos décisions, de nos envies, de ce qui fait que l’on pourrait être nous, que l’on a nos trucs. Certains diront : « On peut utiliser notre argent comme on veut » et leur banquière de dire : « C’est quoi ces dépenses ? Avez-vous réfléchi à vendre votre appartement ? ». Le film montre cela, mais il manque de mouvement derrière. Il est un simple constat, un peu trop à l’amiable, il manque d’acidité pour inciter à une révolte ou même à une prise de conscience. On a l’impression que Stéphane Brizé est une porcelaine dans un magasin d’éléphants. Son traitement pastel de la société est-il décalé, sensible, peu approprié ?

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