[Critique] « Bande de filles » de Céline Sciamma

19 nov

 

Même Rihanna est réhabilitée pas par sa musique, mais pour le symbole...

Même Rihanna est réhabilitée, uniquement pour le symbole évidemment.

 

 Céline Sciamma est une cinéaste qui donne à réfléchir sur notre époque et ses contemporains, et elle a du courage. Après avoir fait un scandale feutré avec Tomboy et l’éveil à la sexualité d’un garçon, elle donne la parole à des jeunes femmes noires issues de quartiers qu’il est préférable d’appeler sensibles plutôt que difficiles. Elle les fait tant parler que certains croient qu’elle les a laissées diriger le scénario, preuve s’il en est qu’elle a réussi son pari.

 Non seulement le sujet est coup de poing, mais en plus, elle en fait quelque chose de ces filles hautes en couleurs. Elle nous montre des parcours sans slalomer entre les difficultés et le tout est orné de passages musicaux appropriés, d’interprétations fortes et, point marquant d’une assurance incroyable, lorsqu’une scène se termine et doit nous mettre face à nous-mêmes, la réalisatrice nous plonge dans l’obscurité quelques secondes pour nous laisser digérer. Ça peut paraître prétentieux mais c’est avant tout intéressant et salutaire.

 Sciamma, c’est Kechiche sans le fard, sans les « Euh… » interminables entre les phrases, sans la prétention. Sur ce dernier point, la réalisatrice se rend compte que les filles qu’elle filme existent ailleurs et sont exceptionnelles dans le sens où l’on ne s’est jamais vraiment intéressé à elles, mais elles ne sont pas originales, elles existent partout autour de nous mais on tourne la tête, elles sont même sur le quai d’en face, regardez. Pendant que les journalistes se heurtent de plein fouet à la punchline, strictement commerciale, de ces jeunes femmes noires mises pour une fois sur le devant de la scène, le film avance et se bat, à l’image des combats réguliers pour afficher sa suprématie dans le quartier.

 Il est ici question de parcours initiatique et, au-delà de la bande, c’est l’une d’elles qui occupe tout l’écran : Vic, comme Victoire, qui subit une transformation intégrale. Elle passe devant nous par tous les stades, provoquant de l’empathie tant elle est forte et tant toutes les influences et les coups qu’elle reçoit semblent la rendre plus indépendante. De l’injonction par des semblables à obéir pour être libre en passant par les buildings vides des centres d’affaires du Paris nocturne (autrement mieux montrés que dans Bird people de Pascale Ferran, pour une cause plus concrète) et le golf miniature qui voudrait nous faire passer sous un tunnel alors que l’on peut simplement passer à côté, Vic se réussit, s’accomplit. Elle transforme sa rage au point d’éviter l’écueil de l’amour rassurant mais fabriqué, son entêtement est parfait. C’est aussi politique de refuser le bonheur facile et de vouloir accéder à celui que l’on mérite.

 Par instants, le film est si réussi qu’il semble touché par la grâce. Tout d’abord, il est très bien construit : Vic est une amie, une amante, une grande sœur et presque une mère, une soumise par son grand frère violent et une battante, et tout cela s’entremêle sans que l’on se dise que la réalisatrice aborde trop de sujets en même temps. C’est là où le féminisme est intense. Une femme n’est pas que sexy ou vulgaire, elle ne s’accomplit pas forcément par rapport aux hommes, elle est complexe et multiple.

 Le film est aussi superbe sur sa forme, dans les regards des comédiennes, dans les danses improvisées ou préparées, dans le défilé de couleurs qui fait que des gens sont beaux quand ils sont eux-mêmes, indifférents au ridicule. Et puis, cette caméra qui balaye de droite à gauche cette mosaïque de jeunes visages accouche de merveilleux moments de cinéma. Oui, nous vivons avec vous, et vous avec nous, et l’on parviendra à s’aimer, n’en déplaise à certains.

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