[Critique] « Les âmes noires » de Francesco Munzi

7 nov

 

 

-"La famille wesh wesh!" -"No wesh wesh qui"

La famille wesh wesh.

 

 Il y a comme une noblesse dans ce grand film noir, quelque chose de terriblement proche des acteurs qui réussit à humaniser des monstres, à remettre en question des décennies de films de genre qui ont fait genre, qui ont fait illusion. Est-ce le fait de voir pleurer des hommes, qui plus est des mafiosi, ou l’épaisseur de la couleur noire qui apporte toute cette profondeur ? Toujours est-il que nous sommes en présence d’un petit grand film.

 Les idées de mise en scène sont nombreuses, savamment distillées pour ne pas donner une impression de grandiloquence. Les escrocs sont montrés comme des hommes d’affaires banals pendant une bonne partie du film, c’est une grande idée. Puis, après que des mafieux ont introduit des billets dans une compteuse, on voit des gens ordinaires se faire payer par une petite liasse. Pas besoin de compter, les zéros de la société ont quelques zéros en moins.

 Dans la région montagneuse de Calabre, les adolescents n’aiment pas la campagne, même si c’est leur terre natale, ils ont envie de parader à Milan le plus tôt possible. Ils se moquent de leurs vieux qui aiment leurs chèvres et ils n’ont pas de respect pour les gens qui ne montrent aucun signe extérieur de richesse. Là où même les plus célèbres films sur la mafia se sont cassés les dents, Les âmes noires réussit : la description psychologique d’une famille plongée à différents degrés dans la magouille, sans en rajouter. Le noir est dans les esprits, plus que dans les vêtements de deuil ou la pauvreté d’une région délabrée néanmoins magnifique. La façon qu’a Francesco Munzi de montrer ces paysages, par des musiques progressives et touchantes, nous donne envie de braver les interdits et de passer à pied, en voiture, au milieu des familles qui s’épient à travers les volets.

 La seule teinte du film est incarnée par Valeria (Barbora Bobulova, actrice d’origine slovaque naturalisée italienne), qui arbore des tenues colorées et plus modernes, comme si elle ne s’était pas mouillée dans les histoires de corruption et qu’elle s’en sortait intacte. Les garants de la tradition et de l’hypocrisie se retrouvent pour entonner des chants ancestraux, comme une caution, ou pour se donner du courage, tenant leurs femmes à l’écart des fêtes et des réunions de business. Il y a en plus de grands moments de cinéma, un sentiment implacable, une résignation : on n’échappe pas à sa destinée, à celle de sa famille, mais l’on est pourtant en empathie avec l’un des membres, le taiseux mais expressif Luciano (Fabrizio Ferracane), ce personnage intense et dense qui essaie d’oublier ses ancêtres ayant trop souffert, qui veut aller de l’avant, ou à défaut rester immobile, mais loin des turpitudes que son nom lui impose. Le film se construit en lui comme en nous dans ses silences et ses pleurs comme dans ses vengeances intérieures et ses heurts.

 Si, en France, on sait décrire une grande palette de sentiments dans nos films, en Italie, on sait de quoi l’on parle quand on parle de la mafia. Après Gomorra, il est rassurant de constater que leur cinéma ne se dirige pas seulement vers le divertissement mais aussi vers les défauts de leur société.

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