[Critique] « Le beau monde » de Julie Lopes-Curval

30 août

 

 

Le sac assorti aux cheveux, chez les pauvres aussi ça se pratique...

Le sac assorti aux cheveux, chez les pauvres aussi ça se pratique.

 

 

La finesse et la douceur

 La finesse et la douceur sont encore de ce monde. La réalisatrice en distille ici énormément : dans le physique de l’actrice Ana Girardot qui est Alice, dans l’amour qu’elle vit avec Antoine et dans le scénario jamais répétitif, aérien, progressif. Ambitieux, le film ne parle pas seulement d’amour mais surtout du chemin que l’on doit parcourir pour devenir un adulte, de la construction d’une identité – non, tout n’est pas écrit sur la petite carte, de la quête du soi lorsque l’on est une femme en Normandie et que l’on vient d’un milieu populaire. Certes, on peut s’identifier à notre héroïne en étant un homme qui vit dans une autre région mais Julie Lopes-Curval se montre assez intelligente pour nous dévoiler une histoire en particulier. On découvre ainsi la domination masculine près de Bayeux, une bourgeoisie enracinée, la proximité et l’attraction de Paris. Une œuvre personnelle.

 L’effet hypnotique de la beauté particulière d’Ana Girardot participe pour beaucoup à la réussite. Ses interrogations sur son visage lors des allers-retours entre Paris et sa Normandie se lisent mal et son opacité est agréable, nous questionne : ces trajets s’apparentent à des respirations, et l’on prend ainsi le temps de digérer les dernières scènes. Son teint diaphane et sa politesse adolescente et gênée nous la font apparaître comme la douceur en personne. Elle ressemble à Marine Vacth, dans Jeune et jolie de François Ozon, pour sa part de mystère et à Pauline Parigot, dans Les lendemains de Bénédicte Pagnot, pour son côté nord-ouest.

 

Ne plus être une princesse

 À travers des métaphores plus ou moins heureuses, on nous montre comment Alice grandit. Elle doit déconstruire son envie de devenir une princesse qui aime les roses parfaites et les oiseaux. Par sa beauté et sa discrétion, elle attire « le fils de la dame à l’écharpe », appelé souvent ainsi afin que l’on n’oublie pas qui il est ni ce qu’il représente. Et c’est à travers ses yeux qu’elle va évoluer, c’est grâce à lui qu’elle va vivre à Paris, tout lâcher pour lui, et se retrouver isolée lorsqu’il partira faire des photos. Une des forces du film réside dans le fait de ne pas trancher, comme dans Pas son genre de Lucas Belvaux, de ne pas considérer l’homme qui l’influence comme un être ignoble et de porter un regard subtil sur des gens d’une culture populaire. Lucas Belvaux étalait un certain nombre de détails qui lui paraissaient refléter une différence de classe, Julie Lopes-Curval en choisit d’autres : elle paye son demi pour ne pas avoir la sensation de se laisser acheter, elle ne parle pas une autre langue que le français alors qu’il semble naturel de parler au moins anglais pour les gens aisés, elle ne conduit pas mais se fait toujours conduire…

 

Il ne faut pas dire tout ce que l’on pense

 Le film ne donne pas de leçon définitive. Le long des plages, des falaises grandioses, on cueille des fleurs et l’on discute de nos amours sans tragédie, en mettant les choses à plat. Ce petit côté rohmérien est joli, il rappelle de bons souvenirs. Et, subtilité toujours, on entend qu’il faut gérer ses émotions, il ne faut pas toujours dire ce que l’on pense pour ne pas blesser et parce que nos idées peuvent et vont évoluer.

 

Les bobos

 On peut ici sursauter en entendant dire qu’un HLM est beau. Trouver beau la culture populaire sans la connaître revient à  trouver beau un étranger parce qu’il vient de loin, c’est creux et bête mais inoffensif et plutôt réconfortant comme a priori. Antoine, l’amour d’Alice, est un bobo et il fait sortir notre jeune actrice de ses gonds par son envie de se démarquer de sa bonne famille, et lui aussi veut se réinventer. Mais leur ADN social les empêche de fusionner et là où Pas son genre ne faisait qu’effleurer le sujet, Le beau monde enfonce le clou. L’humiliation ressentie par Alice est à la hauteur du mépris de la classe dominante. Cela dit, dans les deux films, une jolie femme provinciale est séduite par un homme riche et beau. Une preuve que le machisme a changé de visage sans disparaître : quand est-ce qu’un film pourra montrer une femme riche qui drague un jeune homme d’une classe moindre pour lui « apprendre » tout en s’ancrant dans une réalité connue de tous ?

 

La tapisserie de Bayeux

 Alice habite et a grandi à Bayeux en Basse-Normandie, là où est exposée la tapisserie de Bayeux qui n’en est pas vraiment une. Et elle veut broder elle aussi, réussir dans la mode et en faire son métier. Elle perpétue ainsi une tradition sans le vouloir, mais le parallèle n’est pas lourd. Elle croise Sergi Lopez, tendre donneur de conseils (il se prénomme Harold, comme le roi anglo-saxon que l’on voit sur la tapisserie) et remplaçant paternel. Un autre personnage secondaire, Aurélia Petit, en châtelaine démissionnaire de l’éducation de ses enfants, est immense de mauvaise foi, de sourires hypocrites. Son mari la trompe mais elle garde la face car ces gens-là ne divorce pas, ils trichent.

 

Douceur amère

 La dernière scène est jubilatoire. Elle permet à chacun d’entre nous de panser les plaies du passé, de régler ses comptes fébrilement. Tout se dire enfin pour ne pas garder de l’amertume sur le cœur et aller de l’avant, sans penser que tout est de la faute de l’autre (réflexion farouchement à la mode), voilà une autre raison d’aller voir Le beau monde, parce que l’on peut se laisser aller dans un tourbillon de l’amour mais que l’on ne doit pas oublier nos idéaux pour autant. Vieillir n’est pas renoncer. Il est fini le temps où Mathilde attendait le retour de Guillaume de Normandie de la guerre pour recommencer à vivre.

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