[Critique] « Winter sleep » de Nuri Bilge Ceylan

21 août

 

Le sommeil de l'hiver , La palme dort, le spectateur aussi?

Le sommeil de l’hiver. La Palme dort, le spectateur aussi ?

 

 Il faut savoir que Ceylan est une bête de concours qui était destinée à avoir la Palme d’or. Après avoir cumulé tous les prix possibles, grand prix, mise en scène, prix de la critique internationale, le voilà primé pour son septième film à l’apogée de sa réputation. Une récompense logique sur le papier, pas du tout évidente à la vue de ce très long-métrage.

 Comme Farhadi, Ceylan nous dévoile sa société pour nous la faire comprendre. D’ordinaire assez taiseux, voire mélancoliques, ses personnages se livrent ici à des joutes verbales à n’en plus finir. Il est intéressant de constater que Une séparation, de son collègue de profession et voisin, est un film aussi connu que bavard. À croire qu’il faut tout expliquer au spectateur, tout ce qu’il voit, ou pire, que celui-ci apprécie de voir les autres se disputer.

 Dans l’intimité des maisons troglodytes pour être honnêtes, on suit les rapports haineux en apparence conviviaux de trois bourgeois unis par les liens sacrés de l’argent. Ceylan s’en prend aux bobos turcs, qui semblent internationaux, en choisissant de ridiculiser le personnage principal, vieillissant et autoritaire, qui ne comprend pas la finesse. Quelle lourdeur que d’essayer de nous montrer par un exemple concret son incapacité à comprendre les autres, à se mettre à leur place. Il s’attaque sans le vouloir à un moment peu propice – les révoltes de Gezi et d’ailleurs – à cette classe pseudo-intellectuelle en apparence (uniquement) dans le vrai. Il s’en prend avec plus de réussite au machisme installé lorsque, grand seigneur, notre héros laisse sa belle jeune femme Melisa Sözen, dont les lumières de Cappadoce font briller les yeux de mille couleurs, faire ses bonnes œuvres tout en étant jaloux des professeurs bien intentionnés qu’elle rencontre.

 Ce n’est pas la beauté des paysages qui est importante, on peut après tout regarder des photos sur Internet après avoir tapé Göreme, Ürgüp et Uçhisar, ni les maisons d’hôtes dont on ne goudronne pas l’accès boueux pour faire plus convivial, comme pour respecter une tradition dépassée, mais ce qu’elles cachent : une lutte des classes qui ne porte plus son nom.

 On ne peut pas dire que la longueur de l’œuvre soit handicapante. Sa langueur l’est un peu plus : à peine brisée par quelques éclats – de verre, d’eau, le manque de chaleur humaine finit par nous atteindre. La tiédeur de l’hôte dans son rapport avec les touristes l’illustre bien. Notre héros ne sait pas aimer, mis à part lui-même.

 Parfait pour l’export car filmé dans la région la plus touristique de Turquie, Winter sleep demeure plutôt intéressant dans son ensemble. Ses dialogues trop fournis sont d’une vivacité et d’un tranchant qui appellent à de nombreuses remises en question. Mais il n’est pas un chef-d’œuvre. Il est parsemé de moments « spectacle » assez pénibles : la main baisée, certes pour montrer l’atavisme de sa société mais si maladroitement, la capture d’un cheval sauvage ainsi qu’une scène où des billets de banque brûlent alors qu’une ellipse pleine de finesse nous aurait ravis. Ce moment « gainsbourien », les paysages, ainsi que la continuité dans l’attachement porté à ce cinéaste ont plus poussé le jury cannois à lui attribuer cette Palme d’or que la qualité de ce film, un des moins bons de Ceylan assurément. 

 Le prix suprême accordé à Ceylan doit signaler son œuvre plutôt que la couronner, encourager à voir ses précédents films plutôt qu’en être un aboutissement.

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