[Critique] « Pelo malo » de Mariana Rondón

8 mai

Tiens des cheveux bisexuels...

Tiens, des cheveux bisexuels.

 

« Les cheveux rebelles » serait sans doute la traduction la plus proche. Mais voilà, comprendre un film d’une autre culture, ça commence par ne pas essayer de traduire son titre mot à mot. Avoir les mauvais cheveux, c’est comme avoir un poil dans la main, ou pire encore. Un sérieux handicap pour cet enfant vénézuélien qui voudrait les avoir raides. Mais ils frisent, la pauvreté, avec le chômage, lui et sa mère. Pendant qu’Hugo Chávez est malade à en crever, la vie continue pour les gens du pays et son agonie n’est tout au plus que prétexte à des blagues télévisuelles.

 Mariana Rondón filme la pauvreté de face : lorsque l’on aborde les immeubles, ils sont immenses, délabrés, des grillages entourent les balcons pour se protéger des autres autant que de soi-même. Les enfants qui jouent à l’étude sociale nous font voyager et nous attarder sur des détails du bâtiment d’en face – moment subtil et attachant où les fissures apparaissent comme des rides et où les graffitis reflètent un état d’esprit rebelle et créatif, mais aussi blasé : Dieu, s’il existe, en prend pour son grade. En effet, les personnages ne sont crédules en rien : la petite voisine porte fièrement son surpoids mais rêve de reproduire le modèle en vogue, de devenir modèle dans Vogue, le patron de la mère est cynique, profiteur et menteur, les vides affectifs ont endurci chacun.

 À commencer par Marta, la mère de Junior, dont on suit l’évolution douloureuse. Elle est d’une noirceur folle, colérique, impulsive, elle se demande sans cesse pourquoi cet enfant est ce qu’il est. Elle le guette, elle l’épie lorsqu’il essaie de lisser ses épis face au miroir par tous les moyens. Elle repousse tous ses gestes d’amour. Ça vous défrisera peut-être mais la mère est la source du soi-disant problème du fils.

 Junior est un enfant élevé sans père qui veut ressembler à sa mère, son seul modèle. Il est créatif, imaginatif, chanteur et rêveur. Il s’évade chez sa grand-mère qui lui fait répéter un morceau craquant, obsédant et jovial qui sert ainsi de bande-son au film. Sa mère terrestre se charge de le faire redescendre les pieds bien sur terre, même un peu enfoncés.

 Mariana Rondón, par ses idées de mise en scène, instaure presque trop de cinéma dans le quotidien : les coups de feu qui raisonnent dans le quartier se confondent avec une série policière à la télévision afin de nous montrer que l’on reproduit ce que l’on a banalisé auparavant. Par un mouvement appuyé de caméra, on sillonne les médailles des sociétés de sécurité, les croix rouges et les écussons guerriers tous logés à la même enseigne.

 La construction d’une différence est sans doute le sujet majeur du film. Pour que son fils ne soit pas plus tard montré du doigt, la mère fera tout pour le rendre normal, banal, jusqu’au sacrifice ultime. Et pourtant, la fronde continuera, larvée mais bien présente, d’une autre manière. Après tout, il y a bien des conformismes contre lesquels on peut se rebeller.

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