[Éditorial] Le problème de la critique exclusivement positive

28 avr

 

 Quels films aller voir prochainement ? Lorsque l’on se renseigne sur Internet, dans les journaux ou dans les gazettes de nos cinémas préférés, les adjectifs dithyrambiques peu appropriés pleuvent tant que l’on ne sait que choisir. La dernière production « sensible » ou un soi-disant petit film « qui mérite un succès international » ? Choisit-on selon nos goûts ou selon un ensemble de critères qui nous échappent plus ou moins ?

 

 La peur du petit adjectif 

« Fantastique et merveilleux », « Bouleversant » ou encore « Bourré de charme » sont écrits sur des bandelettes en haut des affiches de films, souvent suivis d’un nom de journal. Ainsi, le critique fait partie intégrante de la publicité d’un film. Il promeut une œuvre sans condition ni nuance. Il en est de même pour la bande-annonce. Tout est beau et grand, tout fait rêver, sauf qu’ensuite, dans les salles, on déchante souvent. En réduisant la voilure dans le choix des adjectifs, on ramènerait le spectateur vers des films plus proches de la réalité, lui permettant de comprendre ses contemporains, y compris ceux qu’il a choisis pour l’entourer, qui ne sont pas tous « sensationnels et magnifiques », qui trimballent leurs défauts.

 Le prosélytisme plus ou moins conscient

« C’est moyen mais allez-y quand même, au moins pour vous faire votre propre idée », sur le principe du « Payez même si ça ne vaut pas le coup » : le critique prescripteur retrouve ici le sens commun au niveau des qualificatifs et, miracle, il en appelle à notre goût. Pour défendre un film à gros budget, il  faut aller voir l’argent investi sur des effets spéciaux, ou pour voir la prestation d’un acteur à la mode (Ryan Gosling dans Drive ou Marion Cotillard dans The immigrant) comme si nous étions tous des spécialistes de la technique ou des acteurs studio en herbe. Qu’en déduire et que répondre ? On ne peut passer sa vie au cinéma, alors pourquoi se déplacer si c’est moyen ?

 Dans un autre genre, un acteur déclarait, en plus de ses impôts : « Celui qui a tout compris c’est celui qui aime tout », sous-entendu « Dans mon métier point d’imbéciles ». Il faudrait donc tout voir et tout apprécier. D’ailleurs, les prescripteurs nous disent à propos d’un film qu’ils ont adoré mais qui n’a pas marché : « Il n’a pas rencontré son public », ce qui signifie en d’autres termes : « Allez voir ce super film qu’un fabuleux réalisateur que vous ne méritez pas a créé pour vous ». On voit un certain monde éviter la remise en question en rejetant la faute sur la masse mécréante et peu connaisseuse des bonnes choses. Il est à souhaiter que c’est par amour aveugle de leur métier que beaucoup de ces commentaires fusent.

 Les spécialistes 

 Si vous trouvez Woody Allen en perdition, amusant mais sans plus, tournant toujours autour des mêmes obsessions, vous n’êtes pas dans le coup. Il faut dire : « Cet homme est un génie, il est attachant, décalé ». Et les grands cinéastes comme Tarantino, Lynch, Anderson, Gray, les frères Coen et autres ne font que des grands films, il faut donc les voir. Le spécialiste, lui, le sait et son influence est si grande qu’après avoir vu les films certains citent de façon imparable la critique. Ainsi, les films de Lynch sont des tableaux et les derniers Allen des cartes postales.

 Le fait de dire seulement du bien empêche toute remise en cause ou du moins instaure un climat mou et confortable. Si l’on en veut à un film d’être manichéen, de ne voir qu’un seul côté des choses, sur le même principe, il est temps d’en vouloir à la critique. Tout est si positif dans le royaume du cinéma qu’une des revues qui fonctionnent le mieux s’est même appelée ainsi.

 Le cinéma, tu l’aimes ou tu le quittes

 Voilà l’injonction que nous sentons recevoir, comme aurait pu la formuler notre ex-président. Si vous n’êtes pas prêt à consommer nos dernières productions, ne venez pas au cinéma, surtout si c’est pour dire du mal ensuite. Ne vous plaignez pas, arrêtez de pleurer. Ne dites à personne, même pas à votre meilleur ami, que quelque chose ne va pas dans votre couple, jusqu’au jour où ça explose et où tout le monde est surpris : « Ils allaient si bien ensemble ».  Gageons qu’un jour les spectateurs divorceront de ce cinéma banal dont la critique nous avait pourtant dit tant de bien.

 

Une réponse à “[Éditorial] Le problème de la critique exclusivement positive”

  1. http://koppa-oqccp.blogspot.fr/ 13 mars 2015 à 16 h 30 min #

    Voici un article intéressant : tout d’abord, ce qui me frappe, c’est que bien que tu parles uniquement de cinéma, on peut élargir ta réflexion à la littérature, la peinture et la musique (en autres) : c’est un peu que « quoi ? Tu n’aimes pas Flaubert ? ».
    Nous n’avons apparemment pas le droit de ne pas aimer certaines choses, et peut être à raison. Car je pense que se fier uniquement aux spectateurs n’est pas la bonne chose à faire : le spectateur n’a pas forcement l’oeil (tout comme la musique nécessite un apprentissage de l’oreille).
    Alors cela ne m’étonne pas qu’un critique, donc un connaisseur, dise qu’un film « n’a pas rencontré son public » (pour reprendre Flaubert, le lecteur n’est pas forcement encore devenu « le bon lecteur » lorsqu’il le lit pour le première : il faut avoir une lecture active et vive -le lecteur modèle- pour apprécier Madame Bovary).
    Après, je n’irai pas faire l’éloge des critiques snobent qui titillent l’orgueil des spectateurs ni des spectateurs qui se fient aux « « Fantastique et merveilleux » ou « bouleversant » ou encore « bourré de charme » [...] sur des bandelettes en haut des affiches de film » comme tu l’as dit. Pour ma part : je regarde regarde le film avant de regarder les critiques.

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