[Critique] « Leçons d’harmonie » d’Émir Bayğazin

19 avr

 

Faut manger mon garçon, tu vas tomber malade...

Il faut manger mon garçon, tu vas tomber malade.

 

 Un film kazakh. Une fois de plus, les bobos, les prétentieux prétendument cultivés, sont prêts à tout pour paraître originaux. Que nous ont-ils encore déniché ? Comme quoi, parler seulement de l’origine nationale d’un film met déjà chacun de nous face à ses aprioris.

 Ce film est le pendant du mexicain Después de Lucía, où la lente agonie de l’héroïne rappelle celle d’Aslan. En outre, la beauté de leurs expressions naïves se ternit au fur et à mesure de leur dur apprentissage sans que les personnes censées les protéger agissent.

 Difficile d’éviter ici l’expression de toute façon trop flatteuse de chef-d’œuvre : une interprétation humble et incarnée, des méchants que l’on adore détester (des jumeaux imberbes et blanchâtres, un musulman qui n’a qu’une barbe en accord avec sa religion et une tête à claques de première), une histoire qui avance par strates sous lesquelles on se sent prisonniers, mais tellement coincés dans le film, beaucoup de finesse et d’allers-retours incessants entre une idée centrale et son illustration, entre la loi du talion et les lois de la nature, un écrin de beauté de paysages… De plus, le film regorge de plans efficaces et sobres et dégage quelque chose de russe et d’asiatique à la fois, comme à la croisée des chemins.

 Seul le premier plan peut nous conforter dans l’idée que l’on peut avoir du pays : une steppe aride, mais le réalisateur peuple très vite son film. Il s’attache à tourner en ridicule le système éducatif et les méthodes dictatoriales laissent présager du pire. Dès le début, le vice s’immisce dans notre petit héros frêle, physiquement d’ailleurs, et le contamine malgré lui. Il se lave de ses impuretés au quotidien, il essaie de se corriger seul, mais l’enfer c’est les autres.

 Dans ce pays où l’on fait appel à un médium plutôt qu’à un psychologue ou à un médecin, l’inutilité des jours décrétés non-violents par les télévisions et les gouvernements futiles n’empêchent en rien les actes criminels. On jubile à ce moment-là avec Émir Bayğazin, on se moque de l’anniversaire de la mort de Gandhi quand est donné ensuite un cours de guerre par un militaire en uniforme. C’est à cette occasion que le titre peut être compris et il est d’un second degré presque cruel.

 Chaque comportement superficiel est dénoncé sans empressement et sans prétention, j’entends par là sans démonstration trop appuyée. Par exemple, une élève exemplaire est rendue vaine par le regard qu’elle porte, plein d’intérêt soudain, sur un de ses congénères parce qu’il a eu une bonne note. L’intelligence va beaucoup plus loin encore : on nous prive de vengeance par des ellipses parfaites. Et l’on nous punit par la suite d’avoir voulu nous faire justice nous-mêmes dans la deuxième partie, plus sombre, difficile à regarder par moments. Et si la dureté étatique et la violence policière sont montrées à ce point, ce n’est pas, comme je l’ai lu dans Les cahiers du cinéma, par souci de faire un bon film mais pour montrer une réalité. Ça doit être dur de se faire juger sur la forme alors que l’on fait son premier film à moins de trente ans pour dénoncer une situation trop pénible à vivre.

 Enfin, les passages rêvés et fantasmés qui demeurent périlleux – n’est-ce pas Paolo Sorrentino sur un balcon dans La grande bellezza ? – sont ici réussis. De la fantaisie au milieu de la grisaille jusqu’au royaume des morts (ce lac dont la surface ne bouge pas et ses amis disparus qui l’appellent de l’autre côté), la beauté est effroyable, sophistiquée. Le paradis n’est pas sur Terre et il n’est pas non plus à l’Happylon, salle d’arcade censée représenter le rêve pour ces adolescents. Là aussi on roule trop vite sur des motos virtuelles et l’on tue ses ennemis à la mitraillette dans un étourdissant fracas.

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