[Critique] « Arrête ou je continue » de Sophie Fillières

30 mar

 

Encore!!!

Encore !!

 

 À force de voir Mathieu Amalric et Emmanuelle Devos à l’écran, ils finissent par se détester cordialement, aimablement tout du moins, au début.

 Libérés dès les premières minutes du passage raconté par tous les critiques pour nous prouver qu’ils ont vu le film : la scène du bus, on assiste à une première partie savoureuse car rythmée par des dialogues, des scènes courtes et vives. Certes, la convention est partout, tant dans la forme - Sophie Fillières renoue avec un cinéma français des années quatre-vingt – que dans le fond – le couple semble se détruire savamment. Un seul cerveau pour deux, un projet pour deux, bref, la fusion. Ils en deviennent paralysés et ne parviennent même plus à faire naturellement les gestes les plus usuels, ils s’automatisent comme leurs robots de cuisine. La moindre diversité qui pourrait entrer dans leur vie, ils l’évitent comme la peste. Un élément aussi commercial et accessible qu’écouter de la musique est hors de question.

 Accessoirement, pas de sexe non plus. Le rapport au corps, au sien, à celui de l’être que l’on a aimé, que l’on croit encore aimer, est ici montré douloureusement mais sans heurts, et la nudité, même partielle, entraîne une gêne coupable. L’initiative est un jeu dangereux quand on n’a pas sondé la sexualité de l’autre depuis trop longtemps. Le désert humain avance, la sécheresse, comme des fruits desséchés que l’on abandonnerait sur son bureau avant de partir en maladie et que l’on retrouverait en revenant.

 On voit de grands acteurs servis par des textes, par une mise en scène par moments proche de celle du théâtre et par des cadres propices. Et quand ils sont seuls à l’écran, ils donnent une autre mesure de leur talent, ils jouent plus que lorsqu’ils sont ensemble, réunis pour le pire apparemment. Il faut courir voir Pomme dire « piano » et préparer du tarama et voir Pierre emmitouflé de brillant pour la nuit ou d’une serviette de plage, fautif et infantilisé.

 Puis Pomme décide de partir en randonnée, un retour à l’origine pour une pomme et pour un être humain Pierre. Le sens de l’orientation, elle ne l’a pas, non pas parce que c’est une femme mais parce que lui, en tant qu’homme, le lui a confisqué. « Pour une fois qu’un de ses sens est en éveil » se dit-elle, quand lui se dit « Tu vois que sans moi tu ne t’en sors pas », et puis il porte le sac, fièrement. Pourquoi serait-elle seulement bonne à préparer la nourriture qu’elle a mise dans le sac et lui à le porter ?

 Dans la deuxième partie, nettement plus intéressante, plus floue et donc plus artistique, Pomme est magnifique. Tantôt elle perd ses clés, tantôt elle est campeuse sauvage, elle perd ses repères pour se réinventer. Lui, reste prisonnier, il la cherche sur son téléphone ou à l’hypersupermegamarché. Hors des sentiers battus comme jamais, on ressent sa grande liberté, sa futilité touchante qui a trop duré. Elle parle aux animaux pour les amadouer, elle aimerait en manger un bout, et elle se rend même utile au milieu naturel, ce qu’elle n’arrive pas à être avec son propre fils. Et si des espèces sont en voie de disparition, ce ne sont pas les chauffards avaleurs de bitume ni les taiseux auto-proclamés qui ont peur du silence qui sont sur le point de s’éteindre.

 Une partie réaliste avec un humour dévastateur, une sensualité froide – cette douche a décidément des problèmes, une autre à la limite du possible qui pourrait donner des idées aux couples au bord de l’implosion qui ne peuvent pas se payer deux loyers : voilà ce qu’est ce film réussi où la réalisatrice ne laisse rien au hasard. Tout y est intelligent et réfléchi.

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