[Critique] « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche

10 nov

[Critique]

C’est dans le show-biz que l’on se fait le plus la bise.

 

 Kechiche doit être un bon nageur, adepte des longueurs, il nous en distille encore quelques-unes ici. Loin d’être toutes déplaisantes, elles constituent une marque de fabrique, un désir de montrer au-delà des faits, une tentative de nous faire entrer dans l’intimité des personnages, aussi inintéressante soit-elle. C’est ce trait de son cinéma qui semble déranger de nombreux critiques et leur faire dire qu’il est voyeur et intrusif. Sa démarche est pourtant humaniste. En effet, comment connaître et comprendre quelqu’un en restant sur son palier ? En pénétrant la maison Kechiche, j’y ai vu mon voisin faire des châteaux de cartes toute la journée, quel ennui.

 Après L’esquive, qui mêlait amour et théâtre, La graine et le mulet, qui mêlait amour et famille, voici La vie d’Adèle : chapitres 1 et 2 – tiens donc, comme les Twilight qui montraient eux aussi les amours adolescentes – qui mêle amour et… amour. Malgré de nombreuses bonnes idées, comme celle de désacraliser le pénis – cachez-vous les yeux spectateurs qui ont vu du porno dans ce film et allez vous laver de vos pêchés – quand il fait dire à Adèle, qui se cherche, qu’il lui manque quelque chose, alors que d’ordinaire cette chose est un sexe masculin, malgré des dialogues pauvres mais très réels, contemporains et à ce titre-là instructifs (la plus belle qualité de L’esquive à mes yeux) et malgré une mise en situation d’à peu près une heure qui nous invite à ressentir l’intensité progressive entre les deux jeunes femmes, le film souffre de plusieurs maux.

 Comme dans L’inconnu du lac d’Alain Guiraudie, si le couple était hétérosexuel, le film n’existerait pas, ce serait, et pour moi ça l’est, Les feux de l’amour en version rallongée et plus érotique, et mieux filmée. Quoique Kechiche a dû bénéficier d’une promotion sur les gros plans afin de capter l’émotion, pourquoi pas mais laissez-nous exister, poser le regard où l’on choisit plutôt que de nous baliser chaque larme qui coule sur ces joues adolescentes. À force de simplicité dans l’amour, nous voilà dans une histoire banale dont le coup de foudre initial est désarmant de ridicule, comme un hommage involontaire aux comédies américaines de bas étage. Les regards échangés puis la perte de repères spatio-temporels, illustrée par le son qui se coupe, et l’oubli de regarder les voitures puis le retour à la réalité par un coup de klaxon constituent un classique, voire une routine.

 À quel point le film est aimé en fonction de cet amour souffreteux, de cette image d’Épinal et d’ailleurs, de cette maladie qui court, qui court ? Kechiche a-t-il conscience que son œuvre sera plus appréciée parce que des gens vont s’identifier à ce mythe de la blessure affective, parce qu’ils ont reproduit ce même schéma établi, plutôt qu’à son travail très graphique sur l’enchevêtrement des corps ? Sait-il que les corps nus des deux actrices, les polémiques et la Palme d’or à Cannes prennent le pas sur sa jolie manière de montrer que les manifestations et les slogans créent un esprit de groupe et de partage dans cette jeunesse que l’on dit désœuvrée ?

 Pour avoir constaté les réactions en salle, ce film apparaît nécessaire. Les raclements de gorge, les sourires contrits et la gêne occasionnée témoignent de l’utilité de montrer des femmes s’aimer. On en est encore là.

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