[Éditorial] Le spectaculaire est le mensonge du cinéma mais la vérité du moment

2 mai

 Il semblerait que le spectacle soit à la mode. Du moment que l’on paye sa place, elle nous appartient et l’on aimerait en avoir pour notre argent. Ce même système qui plonge les cinq pour cent des plus pauvres d’entre nous dans une plus grande misère et les cinq pour cent les plus riches dans une opulence plus prononcée. Et les quatre-vingt-dix autres pour cent ? Quelqu’un a pensé à eux ? Oui, mais des gens pas forcément bien intentionnés.

 Les sportifs ne feraient plus d’efforts physiques et seraient devenus fainéants quand ils ne produisent pas le spectacle escompté. On voit des gens lire des Lévy, des Musso, des Pancol dans des trains ou des jardins publics pour montrer qu’ils lisent mais pas quelque chose de personnel, ce serait mal vu ou pas considéré. Même dans la vie de tous les jours, on se donne en spectacle.

 Et les files d’attente se font longues et bruyantes devant les salles diffusant des films d’action, d’horreur, d’anticipation, des drames tirés de faits divers ou historiques. Pourquoi ? Le film d’action évite de penser, ou plutôt – et c’est différent – pense pour nous : le gentil, l’idéologie dominante, l’emporte sur le méchant. Ainsi, dans The dark knight rises, numéro huit au Box Office 2012, le dernier (espérons-le) Batman, on prolonge la guerre froide contre les vilains russes.

 Le crasseux journal télévisé se scénarise devant nos yeux. On donne alors au public ce qu’il attend : bouter le délinquant hors de nos frontières, éliminer la racaille non pas à coups de kärcher mais de bazooka. Dans Avengers, numéro six au Box Office 2012, « l’autre » est le nom donné à l’ennemi à combattre et la ville à sauver est Stuttgart, preuve donc que l’adversaire reste inconnu mais que l’Occident est quant à lui bien identifié.

 Pire, le spectateur zombie, lobotomisé par ce qui éclaire son salon après vingt heures, quitte son préfixe télé et son canapé pour s’identifier et se faire justice lui-même (voir la série Dexter, au succès phénoménal, où sous prétexte de traumatisme, le héros éponyme tue les criminels ayant échappé au système judiciaire américain). Grâce à son crucifix et à son courage, il part en croisade non pas contre le mauvais goût mais contre les fantômes, les aliens (qui signifie étranger quand même) et les vampires en tout genre. Prométhéus, vingt-sixième au Box Office 2012, nous donne à voir une jeune femme se retrouvant enceinte d’un monstre après avoir été au contact d’un liquide… noir !

 Plutôt qu’orienter le public vers une réflexion, une remise en question, il est plus facile de le diriger vers ses frustrations : au lieu de lui montrer les autres possibles, on lui parle de lui et de ses peurs. Dans Total recall : mémoires programmées, quarante-deuxième au Box Office 2012, seules les îles anglaises, les côtes européennes et l’Australie sont restées saines tandis que dans Skyfall, vu par sept millions de personnes, les terroristes se situent à Istanbul et les messages religieux à peine masqués pullulent.

 Dans Argo, oscar du meilleur film (!?), les iraniens sont dépeints comme des brutes épaisses sans cerveau, ce qui permet aux occidentaux futés de pouvoir fuir facilement. Et comme le film n’est même pas spectaculaire, ça lui permet d’être vu comme un film d’auteur.

 La lutte contre le terrorisme, objectif louable à la base, est prétexte à tout : Bruce Willis et Silvester Stallone, papes du cinéma d’action tant leur âge est canonique, jouent les justiciers en libérant des milliardaires dans Expendables 2 : unité spéciale, vingt-et-unième au box office 2012, tandis que Sherlock Holmes 2 : jeu d’ombres, dix-septième au box office 2012, est transformé en lutte contre un Moriarty anticapitaliste qui s’en prend à de riches industriels.

 Comme une plus jolie fille du lycée proclamée comme telle par nos amis du même âge et que l’on ne trouve pas spécialement à notre goût, il s’instaure autour d’un film une réputation, un prestige. Et par manque de courage, on se conforme à cet avis général qui se transforme dans nos têtes en canon de beauté. On voit alors les blockbusters finir par jouer le rôle de la demoiselle qui à l’époque occupait nos pensées adolescentes. Un rôle réconfortant qui comble le vide affectif.

 Le cinéma est passé de l’Art à la culture et il est sur le point de basculer du côté du spectacle éphémère, que l’on garde en tête jusqu’au prochain.

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