[Éditorial] Bien vivre un film

21 fév

 « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence ».

 Pour apprécier un film, il faut être soi-même. Et c’est très difficile de ne pas être simplement un mélange de plusieurs personnes, de nos proches, de nos parents, d’autres. Notre éducation, notre âge et notre classe sociale nous indiquent les références que l’on doit avoir et même les films que l’on doit aimer pour paraître original en restant dans la case dans laquelle on nous a rangés.

 Les gens avides de sensations fortes, par exemple, dans leur petite vie étriquée se verront vénérer Las Vegas parano, Trainspotting ou même 99 francs, qui font l’apologie d’une drogue devenue anodine. En clair, ces films sont déjantés, c’est officiel, si tu n’aimes pas, tu es coincé. Les femmes qui rêvent leur vie et se choisissent souvent un conjoint aux antipodes de leurs héros romantiques avec barbe de trois jours – quelle expression ! Deux jours de pousse et je tire sur mes poils, quatre jours de pousse et plus personne ne me regarde dans la rue ? – aimeront volontiers Je vais bien, ne t’en fais pas ou Jeux d’enfants.

 De plus, il n’est pas facile d’être neuf devant l’écran noir, de ne pas surréagir aux critiques que l’on a entendus dans les médias, qui nous disent quoi penser, quand ils ne nous révèlent pas l’intrigue ou une bonne partie – avez-vous remarqué que des synopsis bien faits résumaient la mise en place du film, ses dix premières minutes environ et que d’autres nous menaient à sa moitié, voire plus ? Est-ce qu’un jour le niveau de conscience général sera si élevé que l’on se mettra tous à scander « Remboursez ! » à ce moment précis ? Il faudrait arriver à ne pas subir l’image du film afin de pouvoir se laisser porter et découvrir ce qu’il provoque en nous.

 Idéalement, il faudrait même sortir de soi en entrant dans la salle, se sublimer pour n’être ni trop un homme – je suis fort, musclé, viril donc je ne pleure jamais, je ne suis pas une mauviette, envoyez les scènes de baston, ni trop une femme – je suis triste de voir la pauvreté à l’écran mais en sortant je ne donnerai pas de pièce au mendiant, il n’a qu’à travailler ou ressembler au SDF du film qui lui joue bien et sans odeurs. Il faudrait ne plus avoir de genre pour faire enfin preuve d’empathie et de sympathie envers les personnages et tenter de les comprendre. Ainsi, il y aurait moins de films ou les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, mais nous serions tous habitants de la Terre, faits pour cohabiter et vivre ensemble.

« Ce film est inspiré de faits réels ».

 La solitude engage à plus de concentration, de sincérité, on vient seul face au film et l’on a plus de chance de le rencontrer,  il finit par nous accompagner. À la limite, allez-y avec des personnes de confiance afin d’éviter d’être en représentation ou pire de retenir vos émotions. Cela prend du temps de grandir et lorsque l’on est adolescent, on croit qu’avoir un cœur de pierre nous aidera à surmonter les épreuves de notre vie future, mais le cinéma a cette faculté de nous désapprendre à être blasé, de nous ramener vers l’émotion que doit se permettre un adulte normalement constitué.

 Au contact de certaines réalités montrées de différentes façons et de ces émotions nouvelles, des interrogations vont germer en nous, quitte à se perdre dans ses pensées quelques instants. Qu’aurait-on fait à sa place ? Est-ce qu’une situation analogue nous est déjà arrivée ? A-t-on jugé trop vite des amis qui ont vécu des moments difficiles dont on comprend la genèse à l’écran ? Un film vaut bien une discussion intéressante ou une rencontre, encore faut-il savoir puiser en soi.

 Gageons que les adultes sauront un jour arrêter de se mesurer les attributs, la taille des armes, et se mettrons en quête d’être au lieu d’avoir. À voir.

 Résumons donc : acérer son esprit critique, s’oublier, se laisser aller, se détacher de ce que l’on connaît du film, ouvrir son cœur à l’inconnu et prendre ce que l’on voit pour une expérience nouvelle sont quelques clés de la réussite à ressortir un peu plus heureux d’un cinéma.

 

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